Conséquence culturelle, enfin : l'apparition d'un mouvement de retour vers la lange catalane, sous l'égide des poète Aribau e Jacint Verdaguer et du grammairien Pompeu Fabra .
Partis d'une nostalgie d'un Moyen Âge alors à la mode* - l'époque est un peu partout à « l'historicisme » -, ils hérissent leurs bâtiments de tourelles, de clochetons, d'échauguettes. Amoureux de la couleur, ils couvrent leurs bâtiments de céramiques polychromes ou de verrières, librement inspirés des « azulejos » mudéjars. Ivres de liberté, ils entrent peu à peu dans un délire architectural, rivalisant de fantaisie, et d'où la ligne droite semble bannie. Pluridisciplinaires, ils vont jusqu'à concevoir le mobilier, la ferronnerie, l'huisserie des demeures qu'ils construisent. C'est le modernisme, avatar catalan de ce qu'ailleurs on appelle l'Art nouveau, le style Liberty, le Jugendstil ou le Modern'Style ; mais peu de villes en sont autant marquées que Barcelone, au point que ces réalisations font aujourd'hui partie de l'identité de la cité. Grâce soit ici rendue aux commanditaires, qui eurent le talent de laisser la bride sur le cou aux artistes.
Tout a commencé avec l'Exposition universelle et un certain Josep Vilaseca i Casanovas (1848-1910) auteur de l'Arc de Triomf qui ouvre sur le parc de la Ciutadella, réinterprétation polychrome d'un thème architectural antique. Ce même architecte sera plus tard le créateur de la délirante façade de la Casa Bruno Quadros, (sur les Ramblas, au coin du Pla de la Boqueria), hérissée de dragons évocateurs d'un Extrême-Orient fantaisiste... et de parapluies rappelant l'origine de la fortune du commanditaire ! Profitez-en pour faire un tour au Mercat de Sant Josep, plus connu sous le nom de « Boqueria » : une superbe verrière en fer forgé de la fin du 19e s. abrite un marché débordant de couleurs, d'odeurs et de saveurs souvent exotiques.
Les trois grands noms du modernisme catalan
Mais, déjà, un des maîtres du modernisme catalan apparaît : Lluís Domènech i Montaner (1850-1923), dont trois oeuvres viennent symboliser le parcours : le Castell dels Tres Dragons (1888), un imposant château féodal de briques édifié dans le Parc de la Ciutadella (après avoir été le restaurant de l'Exposition de 1888, c'est aujourd'hui le musée zoologique de la ville). Plus tard, il conçoit l'immense hôpital de Sant Pau (1902-1912), véritable ville dans la ville. Mais son chef-d'oeuvre et - peut-être - le véritable chef-d'oeuvre du modernisme catalan reste le Palau de la Música Catalana (1908). Azulejos, vitraux, sculptures semblant émerger des murs, formes toutes en courbes et en volutes, et une extraordinaire coupole inversée témoignent du délire créateur qui s'est exercé en ce lieu chargé de symboles et de « catalanité » : c'est que Domènech, plus qu'un simple créateur, est un théoricien et un des artisans de cette Renaissance catalane dont l'ambition, à travers le retour à la langue et à la culture, est de donner naissance à un « art national catalan ».
À côté, Josep Puig i Cadalfach (1867-1956) semble plus sage, plus anguleux du moins : outre ses réalisations de l'Eixample, il a retrouvé récemment les feux de la rampe avec une filature qu'il a réalisée en 1911, au pied de la colline de Montjuïc, la Casa Ramona. Avec ses murs crénelés, sa tour coiffée d'un belvédère en céramique bleue et verte, ce bâtiment, après bien des avatars, est devenu un des hauts lieux culturels depuis que la fondation de la Caixa** y a ouvert son centre d'art. Un lieu à découvrir absolument !
Et puis, bien sûr, il y a Antoni Gaudí i Cornet (1852-1926), homme secret et mystique, le plus connu du grand public, son oeuvre majeure, l'église de la Sagrada Familia, étant devenue l'emblème de la cité.
La figure de Gaudí est inséparable de celle de son mécène préféré, Eusebi Güell i Bacigalupi (1846-1918) : c'est pour lui qu'il conçut le Palau Güell, au bas des Ramblas (carrer Nou de la Rambla) - première réalisation d'importance de l'architecte, qu'il faut absolument prendre le temps de visiter, car tout Gaudí est déjà là : les fameux arcs paraboliques, le gothique revisité et mêlé à des éléments décoratifs empruntés à l'art musulman, la distribution de l'espace autour d'un puits de lumière et, sur les toits, les silhouettes étranges et colorées des cheminées et ouvertures d'aération recouvertes de trencadís (morceaux de verre et de céramique cassés). C'est pour lui, également qu'il créa les pavillons Güell (1884-1887), écuries du Palais de Pedralbes, reconnaissables à leur impressionnant dragon en fer forgé sur la porte principale. Pour lui enfin qu'il travailla, en périphérie de la cité à la crypte de l'égliseColonia Güell - à Santa Coloma de Cervelló, au nord de Sant Boí de Llobregat : peu visitée du fait de sa situation excentrée, c'est peut-être l'oeuvre la plus aboutie de Gaudí, la plus innovante, un véritable laboratoire où le maître recherchait les solutions à nombre de problèmes techniques posés par la construction de la Sagrada Família.
On n'aura garde enfin d'oublier deux grands morceaux de bravoure : la Casa Batlló - cette année, pour la première fois, un appartement, avec ses meubles d'origine conçus par Gaudi lui-même, peut se visiter - et la fabuleuse Casa Milà plus connue aujourd'hui sous le nom de la Pedrera : tout ici ondule, tout est mouvement, en des formes à la fois minérales et fluides. Mais au fait, le saviez-vous ? Pour cette dernière réalisation, Gaudí - pris par les travaux de la basilique - se fit largement aider par son élève préféré : un artiste talentueux, trop souvent oublié, un maître lui aussi du modernisme, célébré jadis au Centre Pompidou et auquel une des expositions de l'année Gaudí va rendre l'hommage qu' il mérite : Josèp Maria Jujòl.
* Il s'agissait selon Gaudí de reprendre les choses là où le gothique - style non abouti - les avait laissées.
** L'une des principales banques espagnoles, réputée pour son mécénat.